17 jours que je n'ai rien posté, 2 semaines et demi de néant, de rien du tout. Inspiration égarée quelque part dans un tiroir dont je ne trouve plus la clef. Mais aujourd'hui il fallait marquer le coup. C'était ma rentrée ce matin. Comme un gamin retrouvant les bancs de l'école après l'oisiveté des grandes vacances, ensoleillées ou pas, j'appréhendais le retour à cette sacro-sainte "normalité". Ce qui ne m'a pas empêche de rater le premier cours du semestre. Levé du mauvais pied il faut croire. Qu'à cela ne tienne, c'est un nouveau départ. Je me plais bien dans ce rôle d'étudiant libéré du carcan de la prépa, même si le passage éclair en hypokhâgne a éveillé en moi des instincts condescendants assez détestables (fait troublant pour une classe qui prône l'apprentissage de l'humilité). Et forcément, cette reprise s'accompagne de dilemmes, comme ce choix cruel du 8 mai. Parce qu'en dehors de la commémoration de l'armistice, il est une décision difficile à prendre : le 8 mai au soir, Buzzcocks à la Maroquinerie ou Stooges au Zénith? Faisons le point sur les forces en présence.
Dans le coin gauche, les Buzzcocks, la quintessence du single, un gramme de pop dans 2 mn 30 de fix punk. Recette implacable et malléable à l'infini. Pas étonnant de la part d'un Pete Shelley qui a recruté Howard Devoto sur son goût pour le Velvet Underground (il voulait enregistrer une reprise de Sister Ray). Un Pete Shelley aux angoisses post-adolescentes (Sixteen Again, Oh Shit!), à la sexualité incertaine (Ever Fallen In Love?, hymne intemporel), à la voix toujours couinante...
De prime abord, les Buzzcocks, par leur apparente légèreté, font tâche face à une armada de très sérieux punks bien décidés à en découdre (Crass, Sham 69, ...). Ca ne les empêche pas d'avoir un regard pertinent sur le consensus morose du Royaume-Uni de la fin des seventies. Après tout, par les temps difficiles, on ne pense qu'à soi. Les autres? Tant pis. Et le simple sied tout à fait à cet individualisme qu'on aurait tort de nier (ce que nombre de punks philanthropes firent tout de même, s'en mettant au passage plein les fouilles). Injecter de la subtilité à la brutalité punk et vous obtiendrez...du rock indé en devenir.
Quand je parle des Buzzcocks, je pense inévitablement à d'autres groupes suivant la voie punk tout en s'autorisant des écarts salvateurs. Les New York Dolls, et les Clash, forcément, blues et paillettes pour les uns, dub et reggae pour les autres; même si l'engagement politique des Brigades de Strummer leur enlève cette candeur, cette jeunesse qui caractérise les Buzzcocks. Ce monde qu'ils ne veulent pas intégrer. Television et Richard Hell aussi, par leur "préciosité", ce goût coupable pour une culture que le punk a juré d'abhorrer parce que jugée conservatrice. Wire, pour leur vision minimaliste et très arty. A l'inverse d'autres groupes punk de l'époque, leur devise n'est pas "No Future", ce serait plutôt même "puiser dans le passé pour aller de l'avant" (Things don't seem the same the past is so plain, this future is our future this time's not a game - Sixteen Again). On entre dans une nouvelle ère, autant se faire une raison. Certes, nous n'en sommes pas encore à l'Homme-Machine de Kraftwerk (peut-être le groupe le plus punk, assez paradoxalement, mais j'essaierai d'y revenir), mais l'individu se replace au centre. Se réinventer en permanence, aborder chaque titre comme si c'était le premier. C'est plus Sixteen Again, c'est Sixteen Forever. L'adolescence ou la mort. Oh Shit! Pete Shelley, c'est le Peter Pan des lads et autres working class heroes.
Dans le coin droit, Iggy, 59 ans, la peau lézardée par les excès, le roseau qui plie, se craquèle, flirte avec le gouffre mais fait toujours un pied de nez final à une mort qui lui pend au nez, justement. Un bras d'honneur permanent à tous ses détracteurs, et peut-être même à lui-même. L'Iguane qui rôde depuis 1969, année symbolique, année érotique, année apocalyptique, cette année-même où 4 rejetons de la Motor City lâche cette bombe qu'est le premier album des Stooges. L'année suivante, rebelote, Fun House est une passerelle entre les genres (L.A. Blues) et une autoroute paranoiaque vers le punk (TV Eye), mais c'est avant tout la confirmation du chaos. Un rite initiatique. Avec saxophone distordu en prime. Captain Beefheart au pays des psychotropes suintant la mort et le pneu cramé. Je ne me suis jamais remis du choc successif à l'écoute de ces deux brûlots de chair en putréfaction. Et il reste bien sûr Raw Power, trop "Bowie" pour les puristes. Pas que j'en fasse partie, mais il ne provoque pas le même séisme psychologique et physique que le dyptique binaire originel. D'ailleurs, les Stooges n'en jouent aucun morceau en live, pas même le titre éponyme ou Search & Destroy. Le fait que je les ai déjà vus deux fois sur scène pourrait peser dans les débats, je connais la setlist et les morceaux par coeur, mais quand vous vous retrouvez à quelques mètres de la bête, c'est un peu la messe noire, et c'est douloureusement addictif. Le point culminant se situe quelques secondes avant le début du concert, ce point de non-retour, là où commence le combat quasi-littéral pour la survie. Le public se jauge, les yeux se croisent, les pulsations se font plus rapides. Et c'est parti pour 1h30 de déluge masochiste, vrillant les oreilles et débraillant les coeurs. Rien que d'y penser, j'en ferais presque de grands moulinets frénétiques, m'échauffant les mains et foncant vers le précipice.
Définitivement, le choix est trop difficile, trop affectif, tant et si bien que je finirai peut-être cloîtré chez moi, affalé sur un canapé, zappant frénétiquement à la poursuite de l'ennui. Honnêtement, je n'ose y croire, je suis bien trop tiraillé par mes tendances de fan primaire. Sinon, je n'aurais pas trituré ma plume avec autant de verve sur mon petit carnet usé. Dieu merci, je ne suis pas encore blasé.
Blood, Sweat & Tears.